
Chevalerie et blason
ou le principe spirituel
du gentilhomme
L’âme de la chevalerie laisse en nos âmes un
parfum subtile, délicat et puissant, familier et
pourtant mystérieux. C’est que celle-ci plonge
au plus profond de nos racines occidentales, en
leur mémoire et leur imaginaire, tout en élevant
nos cœurs aux dimensions de la révélation
évangélique et des exigences chrétiennes.
Ainsi éclaire-t-elle et édifie-t-elle (dans
toutes les acceptions du terme) ceux qui
s’attachent à sa voie – voix intérieure qui
parle à l’intime de l’être. C’est pourquoi, pour
ceux qui y sont précisément appelés et (ou) dont
les familles en ont été « signées » au cours des
siècles, faut-il parler, au sens plénier, de
vocation chevaleresque.
Bien après l’épopée médiévale, notamment les
deux siècles du royaume chrétien de Terre Sainte
où s’illustrèrent notamment les grands Ordres de
chevalerie, conjuguant souvent dans leur Règle
l’action militaire et hospitalière, bien après
les exploits, réels ou légendaires, des
chevaliers errants et de ceux que l’Histoire a
retenus (tels Guillaume le Maréchal, Mathieu
Montmorency-Marly, Bertrand du Guesclin, le
Maréchal de France Jean II Le Meingre dit
Boucicault, Pierre du Terrail, seigneur de
Bayard pour ne citer que les plus connus) la
capacité de la chevalerie, toujours actuelle,
d’émerveiller à sa simple évocation est une
réalité que personne ne songe à contester.
Fût-ce au travers d’images simplifiées, voire
simplistes, la mémoire vivante des hommes
d’Occident et même au-delà, conserve le portrait
idéal du chevalier, de ses prouesses, de son
sens aigu du devoir et de son dévouement pour la
protection et la défense des plus humbles. C’est
lui l’archétype du gentilhomme, sa mesure et sa
légitimité.
Au premier chef, la clef de cette pérennité
d’attachement, d’admiration et de respect réside
certainement en cette union du courage physique
et moral conjuguée à la courtoisie – entendue en
sa signification chevaleresque précisément où
elle se révèle bien plus qu’une marque de
savoir-vivre et de bonne éducation – qui fait du
chevalier un combattant d’élite et un homme
d’honneur, simple et vrai, dont l’élégance de
vie signe le caractère naturel de la noblesse de
cœur.
La chevalerie, en effet, est un état – un état
d’être – non une décoration ni la manifestation
ostensible d’un privilège social, car de
privilège, en vérité, elle n’en confère qu’un
seul (redoutable puisqu’il place le chevalier
d’abord face à lui-même) qui est de servir au
plus dru des combats : ceux du siècle lorsqu’ils
sont justes comme ceux de l’ascèse spirituelle.
Il peut arriver que ce soit la même bataille.
En cela, la chevalerie se présente comme le
principe et l’accomplissement de toute
aristocratie authentique ; elle donne sens et
capacité à toute âme noble (le vrai gentilhomme
ou la vraie dame) dont l’orientation innée lui
fait pressentir qu’elle appartient à son souffle
et qui aspire à en assumer les obligations.
Car, en sa réalité intérieure, qui la fonde et
l’inspire, la chevalerie répond à et assume une
vocation spirituelle dans le cadre chrétien,
vocation à laquelle certains sont appelés,
aujourd’hui comme hier.
Elle se présente ainsi comme l’une des
expressions des charismes, c’est-à-dire des dons
particuliers que, selon saint Paul, l’Esprit
Saint insuffle à chacun au sein de l’unité de
l’Eglise pour le service du bien commun.
Charismes à la fois multiples et
complémentaires, toujours à la mesure de ceux
qui les reçoivent afin de remplir et d’affermir
leur ministère personnel : rappelons, à toutes
fins utiles, qu’étymologiquement ministère
signifie service.
La chevalerie, dans cette perspective, constitue
une réelle voie initiatique en ce sens qu’elle
révèle l’être à lui-même et l’édifie selon le
dessein divin sur lui, pour autant qu’il sache
et veuille, librement, répondre à cette vocation
et s’y maintenir (dans toute la plénitude du
mot).
Il faut entendre ce terme « initiatique » épuré
des connotations et contre-sens qui le
dénaturent, surtout depuis le XIXème siècle, et
en sa seule signification traditionnelle qui est
triple :
Elle qualifie d’abord l’initiative de l’être
qui, comme nous venons de l’indiquer, répond à
l’appel que le Seigneur lui lance tout comme il
l’a lancé sur les bords du lac de Tibériade à
Pierre et à son frère André : « venez à ma
suite » (Evangile selon saint Matthieu et
selon saint Marc).
Elle exprime ensuite les premiers pas, le
commencement dans la voie, sur le chemin de la
découverte et de la réalisation de soi et de la
rencontre avec Dieu – cette sainte Rencontre que
l’on fait toujours face à Face et seul à Seul.
Le Christ n’a-t-il pas dit de lui-même qu’il
était justement la Voie, la Vérité et la Vie…
Elle se réfère, enfin, à l’intériorité, au
(sacré) cœur de la Parole que l’on n’entend
qu’au désert, autrement dit en faisant retraite
et silence dans ce « lieu cardiaque » et secret
de son propre cœur, ce qui signifie au plus
intime de son être, en sa radicalité
ontologique. Précisément, la Vierge Marie,
contemplant tous les mystères accomplis par
Jésus « gardait fidèlement toutes ces choses,
les méditant en son cœur » (Evangile selon
saint Luc). Notre-Dame révèle ainsi une clef
majeure pour croître dans la foi, la
connaissance et l’amour (agapè, en grec, que
l’on traduit par caritas en latin : la charité).
Outre les vertus cardinales et théologales ainsi
que celles enseignées par les Béatitudes qui
fondent et animent toute vie véritablement
chrétienne, trois vertus spécifiques constituent
le sceau de l’esprit chevaleresque - et donc de
toute noblesse - de sa Geste et de sa dimension
intérieure. Ce sont les vertus de prouesse, de
courtoisie et d’honneur. Bien sûr, elles doivent
s’entendre selon leur « secret », autrement dit
selon leur dimension et amplitude spirituelles.
De même, le langage propre à la chevalerie, mais
qui gagnera très rapidement (dès la fin du
XIIème siècle) la société médiévale tout
entière, sa langue tout à la fois signifiante et
poétique – on pourrait dire son chant si l’on se
concentre sur le blasonnement ou art de décrire
un blason – est une langue sacrée puisqu’elle
parle du et au cœur de l’homme : l’héraldique,
que les Anciens appelaient « la noble science »
ou « science héroïque », création tout à la fois
originale et originelle de l’Occident chrétien.
En effet, malgré quelques analogies,
l’héraldique japonaise, islamique ainsi que les
représentations totémiques constatées chez
divers peuples et à travers l’Histoire, ne
peuvent se comparer à ce qui s’est créé et
développé en Europe occidentale dès le premier
quart du XIIème siècle.
Plus profondément et « avant » d’être un signe
de reconnaissance individuel, familial ou
d’Ordre dans les batailles, les tournois et
l’ensemble des manifestations de la vie sociale,
le blason (l’écu d’armes où sont peintes les
armoiries – les armes – du chevalier) se
présente, en sa signification « première »,
essentielle, comme le portrait céleste, vivant
et vivifiant de son porteur dont il traduit
l’orientation (à tous les sens du terme)
spirituelle et morale au travers de ses couleurs
fondamentales (qui sont sept : deux métaux et
cinq émaux), de ses tracés (par exemple : le
parti, le coupé, le tranché, l’écartelé…) et de
ses figures (les pièces honorables et les
meubles).
Ainsi que le révèle le blasonnement qui le
décrit rituellement – le souffle (blasen en haut
allemand signifie souffler) - le blason a pour
mission, à la façon d’un rébus ou du labyrinthe
pavant la nef de certaines cathédrales,
d’incarner la quête, l’acheminement intérieur de
l’âme dans la réalisation de soi et vers son
Créateur. La phrase, célèbre, de Goethe illustre
parfaitement cette fonction du blason :
« deviens ce que tu es ».
Il existe ainsi une lecture spirituelle des
armoiries et donc une voie du blason puisque, de
quelque manière, ce dernier chiffre et déchiffre
le secret des êtres ; secret signé et révélé par
le nom mystique, tel que l’évoque l’Apocalypse
selon saint Jean et dont le blason donne l’écho
en en exprimant l’image. De sorte que les
armoiries, pour être entendues, c’est-à-dire
comprises en leur sens ultime, doivent être
contemplées comme une icône.
A la vérité, ce sont d’ailleurs les armoiries
qui, à l’instar des icônes selon la tradition
des Eglises orthodoxes, regardent l’homme qui
les contemplent ; qui le regardent au cœur de
son intériorité, lui soufflent le secret de son
être et l’invitent à son accomplissement dans la
lumière de l’Esprit qui est amour.
L’union première, au double sens d’un primat
spirituel et d’une chronologie historique, de la
chevalerie et de l’héraldique ne peut guère
surprendre. Le blason est la langue sacrée de la
chevalerie dont il a pour mission de « fixer »
le feu des potentialités et la mémoire des hauts
faits tout en affirmant l’exigence d’un
accomplissement sans cesse renouvelé. C’est la
nature et le destin du gentilhomme : « noblesse
oblige ».
Comte GAMBIRASIO d’ASSEUX